Au bonheur des morts, Récits de ceux qui restent : entretien avec Vinciane Despret

                                  

Vinciane Despret, philosophe et psychologue

 

Vinciane Despret, philosophe et psychologue, est maître de conférences au département de Philosophie de l’Université de Liège. Après avoir travaillé pendant une vingtaine d’années sur la question des savoirs, majoritairement des savoirs scientifiques à propos des animaux, elle s’est intéressée aux relations qu’entretiennent les personnes endeuillées avec leurs défunts. Elle a dirigé le numéro 62 de la revueTerrain « Les morts utiles ? », paru en mars 2014.

 

Vinciane Despret vient de publier Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent aux éditions « Les Empêcheurs de Penser En Rond / La Découverte ». Dans ce livre à la croisée de la philosophie, de la psychologie et de la socio-anthropologie, elle explore les liens que les vivants tissent avec les disparus et vice-versa. Sa démarche relève d’une « enquête » ouverte qui l’a menée de récits de ceux qui restent, à des lectures, des films, des séries télévisées ou des histoires transmises. Plutôt qu’un devoir de mémoire, ce qu’Au bonheur des morts fait découvrir relèverait plus exactement d’un « désir de mémoire » selon l’expression de Vinciane Despret. In fine, son propos, stimulant, se situe bien au-delà de ce que nous avons l’habitude d’entendre sur le deuil dans notre société dite « moderne ».

 

Propos recueillis par Jean-Christophe Mino, médecin chercheur spécialiste de santé publique

 

Bonjour Vinciane Despret. Merci de nous accorder cet entretien pour www.soin-palliatif.org. En mêlant réflexion et enquête empirique, votre livre Au bonheur des morts prend à contre-pied l’idée reçue que « faire son deuil », ce serait tourner la page en expulsant les morts de la vie des vivants. Comment vous est venue l’idée d’explorer ce terrain ?

 

Ce sujet très particulier du rapport aux défunts, j’ai pu le constater, émerge le plus souvent chez ceux qui ont écrit sur cette question du « deuil ». Ils le font à partir d’un décès qui va compter d’une manière qui demande réponse. La volonté d’écrire et de chercher est suscitée par les questions que l’on se pose, les réponses qu’on ne reçoit pas, ou qui semblent insatisfaisantes, ou même indécentes.

 

J’ai quelques fois entendu dire, par des gens qui font métier d’écrire, qu’ils écrivent pour savoir ce qu’ils pensent. Moi-même confrontée au décès de ma sœur, s’est imposée l’idée qu’il me fallait apprendre, de manière urgente, à penser cette expérience. Et à faire de cette expérience personnelle une expérimentation philosophique, puisque tels étaient les outils qui m’avaient été enseignés.

 

Mais comment penser une telle expérience ? Les lectures dans lesquelles je cherchais s’avéraient toutes très décevantes. Sans doute parce que je ne cherchais pas tellement des réponses, mais comment apprendre à poser les questions. Et en fait, cette question, je l’avais déjà, sans le savoir. Je l’ai appris quand j’ai commencé à parler de mon projet autour de moi. Elle était le motif même de ma quête et allait devenir le thème de mon enquête. C’était : « qu’est ce qu’on fait avec cela ? ».

 

Car, et je l’ai compris quand les personnes me parlaient de leur propre expérience d’un décès, le problème n’est pas tant de chercher ce qu’il y a à « savoir ». Mais c’est plutôt d’apprendre à formuler ce qu’on doit « faire », ce par quoi on va être, à partir de ce moment « tenu », et « tenu de faire ».

 

De quelle manière avez-vous obtenu les témoignages qui fondent votre ouvrage ? En quoi cela a-t-il joué sur la nature des propos recueillis ? Etait-ce douloureux pour ceux qui vous racontaient leurs histoires ? Etait-ce difficile pour vous de les entendre ?

 

J’ai eu cette chance incroyable de ne pas savoir que je commençais mon enquête alors qu’elle avait bel et bien débuté. Je veux dire par là que j’envisageais de faire cette recherche, à l’issue d’un projet qui m’avait lourdement mobilisée pendant 4 ans. Je commençais à en parler comme d’un projet possible à ceux, nombreux, qui me posaient la question : « que vas-tu faire maintenant ? ». Sans que je le sache, en fait, en répondant à cette question, mon enquête avait déjà commencé.

 

Car je voyais les gens très intéressés dès que je disais que j’allais me pencher sur les manières dont les personnes continuent à « faire des choses » pour leurs défunts. Je leur disais que j’allais observer les réponses concrètes qu’elles donnent à la question « qu’est ce que je fais avec cela ? », « qu’attend-il ou qu’attend-elle de moi ? ». Et la plupart du temps, ils me racontaient que eux-mêmes, ils faisaient des choses. Ils parlaient avec leur mère, leur père, une grand-mère, un ami, continuaient la relation, d’une manière ou d’une autre, ils sentaient une présence. Souvent ils faisaient des choses « pour » celui qui n’est plus là pour les faire.

 

Alors, bien sûr, on avait parfois les yeux un peu rouges, et l’émotion était perceptible. Mais on avait aussi les yeux brillants d’intérêt, et on riait de manière complice, alors que souvent nous nous connaissions à peine. Et cette complicité nous était offerte, comme un cadeau, par nos morts, par le fait que nous avions le sentiment d’être justes, également par un intérêt intellectuel partagé sur un mode très pratique et très concret. 

 

Vous mettez au jour certains liens qui unissent les vivants et les morts. Diriez-vous que de la vie à la mort, nous transformons les relations qui nous unissent à ceux qui ne sont plus là ? Quelle forme ces liens peuvent-ils alors revêtir avec ceux qui ont disparus ?

 

Les relations sont bien sûr très différentes. D’abord, elles se sont pacifiées. Bien sûr, ce n’est pas le cas de tout le monde, mais bien de ceux qui partageaient leurs histoires avec moi. Si j’avais mené des entretiens dans un cadre de psychologie clinique, les choses auraient été sans doute très différentes. J’aurais eu affaire à des morts peut-être plus remuants et sans doute moins paisibles.

 

Le fait que je n’ai jamais posé de questions, jamais demandé à quiconque « est-ce que cela vous est déjà arrivé ? » a aussi eu des effets différents. Je n’ai jamais « interrogé » les personnes mais simplement dit, parfois en évoquant certaines histoires que l’on m’avait racontées, « voilà ce qui pour l’instant me mobilise », sans rien demander. Cela a suscité chez certaines personnes l’envie de me raconter ce qu’elles-mêmes vivaient. Cela a certainement dû opérer une sorte de tri, en faveur des relations « confortables ». 

 

Mais ce n’est pas le seul aspect. Les personnes qui ont partagé avec moi leurs histoires ont une conception très précise de la particularité de ces relations avec les morts. Elles savent qu’elles sont d’un autre ordre que celles que nous entretenons avec les vivants. Notamment parce que ces relations n’offrent aucune certitude quant à « leur teneur en réalité », et qu’elles sont beaucoup plus liées au fait que nous agissions pour les maintenir. Ces relations sont en quelque sorte plus exigeantes, dans le sens où, pour le dire vite, les morts ne sont vraiment morts, c’est-à-dire non existants, que si l’on cesse de s’entretenir avec eux. C’est à dire de les « entretenir » à la fois au sens de l’entretien (de la « maintenance »), mais aussi au sens étymologique « entre-tenir ».

 

Une caractéristique très étonnante des histoires que les personnes me racontaient, m’a passionnée et a fortement orienté mon enquête. Dans ces histoires, un mort pouvait avoir manifesté sa présence d’une manière ou d’une autre par un rêve, un signe, un parfum, une pensée qui semble ne pas venir de vous, le sentiment diffus de sa présence... Ces histoires étaient construites avec un soin remarquable de telle sorte à laisser totalement indéterminé le type d’existence, le régime de réalité de cette expérience. On pouvait aussi bien penser que c’était réel mais aussi envisager que ce rêve, ce sentiment, cette sensation avaient été suscités par le désir de la présence. Chaque histoire pouvait prêter à au moins deux interprétations, et souvent bien plus. Bref, les histoires en général étaient construites de telle sorte à ne fermer la porte à aucune des interprétations, comme dans les merveilleux romans de Henry James.

 

Dans notre culture, la figure dominante du retour des morts était celle du fantôme. Peut-il réellement exister une présence des morts dans la vie de ceux qui restent et en quoi est-elle différente de l’image du revenant ?

 

J’ai très rapidement évacué les fantômes de mon enquête, car les gens ne vivent pas avec des fantômes, mais avec des personnes mortes et toutefois présentes - et surtout bien moins caricaturales. Les fantômes, en fait, du moins à notre époque et chez nous, ne sont jamais là pour eux-mêmes. L’anthropologue Heonik Kwon les appelle les « réfugiés ontologiques », ceux qui se sont égarés entre deux mondes.

 

On parle de fantôme, majoritairement dans deux circonstances, qui sont à mon sens des circonstances politiques dans lesquelles les fantômes, en fait, prennent la figure de l’otage. La première, et c’est la plus courante, est la situation politique qui va enrôler des morts comme figures allégoriques : les fantômes sont là, à la place d’autre chose, qui souvent ne les concerne pas réellement. Tantôt ils expriment les anxiétés et les tabous d’une époque, tantôt ils sont les représentants d’une tragédie passée ou d’une injustice refoulée. Le problème de ces fantômes a été bien analysé par l’anthropologue Emily Cameron : ils sont souvent mobilisés pour masquer ou effacer une injustice qui perdure et dont leur présence permet le renvoi au passé. De ce fait, ils permettent d’éviter la confrontation problématique au réel actuel. Le spectral, écrit Cameron, est devenu un trope omniprésent, un trope mortifère, c'est-à-dire un emploi du souvenir des morts dans un sens figuré qui en vient à effacer les corps et les voix de ceux qui continuent à vivre et à payer les conséquences des injustices passées. On pourra évoquer, dans le même ordre d’idée, les soldats morts de la guerre 14-18, enrôlés (par les politiciens) comme fantômes pour venir réclamer la restauration de l’ordre moral.

 

L’autre circonstance, moins politique en apparence, mais en fait tout aussi politisée de part en part, dans notre culture contemporaine, fait appel au fantôme pour désigner la situation qu’on appelle de « refus de deuil » ou de « déni de deuil ». Je dis qu’elle est politisée, car ces situations sont comme des rappels à l’ordre sur la manière conforme de vivre le deuil, ces prescriptions morales de « faire le travail de deuil » de se plier au principe de réalité, et tout ce qu’une certaine psychologie a inventé pour domestiquer les psychés et qu’ânonnent en chœur une partie de ceux qui interviennent auprès des endeuillés. Le film Sous le sable de François Ozon est exemplaire à cet égard, puisqu’il ambitionne très clairement de montrer que l’attachement à un mort, et la continuité des liens ne peut conduire qu’à la déchéance et la folie. C’est donc un fantôme politique au sens d’une politisation des manières de vivre, des expériences et des relations, armé d’une injonction politico-morale : voilà comment il ne faut pas vivre le deuil.

 

« Au bonheur des morts » affirme donc qu’au-delà de la tristesse, une forme de « bonheur » peut habiter l’expérience du « deuil ». Affirmer ceci, tout comme avancer que, malgré la souffrance, la « fin de vie » ne se résume pas uniquement à l’expérience de la douleur et du non-sens, est-ce selon vous bien en phase avec les représentations dominantes sur la fin de vie et la mort dans notre société ?

 

Je crois que ce livre, « Au bonheur des morts », a voulu célébrer l’inventivité et l’intelligence de ceux qui résistent aux prescriptions, à la fois de la rationalité qui est devenue un mot d’ordre, et à celles des théories du deuil - dans ce dernier cas, comme Roland Barthes, qui disait : « je ne suis pas en deuil, j’ai du chagrin ». Ces théories qui disent que l’endeuillé doit « faire l’épreuve de la réalité » ce qui veut dire qu’il doit accepter que le mort n’existe plus d’aucune manière, si ce n’est comme souvenir, et qu’il doit s’en détacher pour investir des objets nouveaux, c’est précisément ce que ces personnes refusent.

 

Pour ces personnes, la mort n’est pas une affaire de tout ou rien, elles ont des conceptions bien plus nuancées et bien plus sophistiquées de ce que veut dire vivre et mourir. Et la question de la réalité, pour elles, est un problème, c’est-à-dire quelque chose qu’il faut problématiser. Et elles le font avec le sentiment d’accomplir quelque chose. Je crois que mettre de l’intelligence, de la pensée, et surtout de l’imagination lorsqu’on traverse ces expériences, résister à la pensée unique et chercher comment être à la hauteur des événements, cela peut apporter quelque chose qui ressemble, sinon au bonheur, mais à des formes de joie, discrètes, vulnérables, mais des joies réelles.

 

Quant à la fin de vie, il n’est pas impossible que notre conception de la mort comme néant (voire comme échec !) ne soit pas étrangère au non-sens vécu par ceux qui doivent accompagner des personnes en fin de vie (et les personnes en fin de vie elles-mêmes). Je suis restée très réservée sur les expériences personnelles qui ont en quelque sorte soutenu mon projet de recherches, mais je crois que je peux partager ceci. Ma mère nous a quittés, il y a presque deux ans, à la suite d’un cancer fulgurant. Elle regrettait sincèrement de quitter ce monde, c’était une femme pleine de vie - et de cette sagesse très particulière qu’est l’humour. Aux tout derniers jours, à mon mari qui lui demandait comment elle souhaitait que les choses se passent au moment de sa mort et ce qu’elle pensait qu’il y avait lieu de faire, elle a répondu, avec un grand sourire : « je ne sais pas, c’est la première fois que je fais cela ».

 

Bibliographie

 

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